Interview d’un Musulman Productif : Cheikh Yasir Qadhi


Al hamdoulillah, nous avons eu l’opportunité de discuter avec Cheikh Yasir Qadhi, et de lui demander  le secret de sa productivité.

Tout d’abord, voici une courte biographie :

Yasir Qadhi est né à Houston au Texas, et a suivi ses études primaires et secondaires à Djeddah en Arabie Saoudite. Titulaire d’un B.Sc. Génie Chimique de l’Université de Houston, il a par la suite étudié à l’Université Islamique de Médine. Après  l’obtention d’un diplôme d’Arabe, il a décroché un B.A. de la faculté de Hadith et des sciences islamiques. Pour terminer, il a validé un M.A. en théologie islamique à  la faculté de Da’wa.

Parmi ses publications, on peut citer : Riya: The Hidden Shirk (Riya’a : l’association caché), Dua, the Weapon of the Believer (Dou’a : l’arme du croyant) et Introduction to Sciences of the Qur’an (Une introduction aux sciences coraniques). Yasir Qadhi poursuit actuellement un Doctorat en Études Religieuses à l’Université de Yale, à New Haven dans le Connecticut. Il anime également les séminaires The Light of Guidance (la Lumiére du Bien Guidé) et Light upon Light (Lumière sur Lumière) à l’Institut AlMaghrib, qui  portent  sur la ‘aquida .

Sans plus tarder, voici Cheikh Yasir Qadhi

Cheikh  Yasir Qadhi,  assalamou’alaikum

Wa’alaikum salam wa rahmatoullah wa barakatouh

JazakAllah Khair de nous avoir rejoint pour cette interview. Habituellement, lorsque nous interviewons des musulmans productifs, nous souhaitons en savoir plus sur ce qui les rend productifs, quels éléments leur permettent d’être productifs. Commençons par  décrire une journée type dans la peau de Yasir Qadhi.

Tout d’abord, JazakAllah Khair de m’accorder cet entretien, je suis très honoré et touché. En revanche, je ne suis pas d’accord sur le fait d’être qualifié de musulman productif – je dis cela sans fausse  modestie. Je pense que ce que j’ai accompli est bien en deçà de ce que j’aurais dû accomplir ou de ce que je suis capable d’accomplir. Je déplore toujours le fait de ne pas avoir assez œuvré et que je devrais œuvrer beaucoup plus. Je ne suis donc pas d’accord sur le fait que je sois un musulman productif et un exemple à suivre. Je pense qu’il me reste encore beaucoup de chose à accomplir  et je culpabilise de ne pas en avoir fait plus. Néanmoins, si j’ai pu être bénéfique à certaines personnes, alors al hamdoulillah.

Troisièmement, je n’ai pas de routine particulière ; cela vient du fait que je voyage très souvent, il est donc vraiment impossible pour moi d’avoir un train de vie stable… Généralement, je voyage, au moins 3 ou 4 jours dans la semaine, plus ou moins 15 jours dans le mois, donc malheureusement comme je voyage tout le temps, c’est presque impossible d’avoir un programme fixe. Cependant, quand je suis à la maison, je m’efforce de suivre une routine et une certaine organisation. Je me réveille à l’aube ; après la prière de l’aube, j’accomplis des actes d’adoration en privé, comme réciter le Coran ; ensuite, je m’attaque au projet du jour. Je présume que vous voulez savoir comment je hiérarchise mes projets et la manière dont  je procède pour accomplir ce que j’ai à faire ?

Je pense que ce qui pourrait être bénéfique aux gens c’est de savoir que je ne me laisse pas dépasser par le nombre de mes projets. En effet, je m’occupe de beaucoup de choses à la fois : : j’enseigne à la fac, je prépare une thèse, je poste des écrits sur  mon blog, etc. J’ai également une femme et des enfants dont je dois pendre soin ; donc je ne peux me laisser submerger par la quantité de chose que j’ai à faire.

Je préfère me concentrer sur un problème spécifique à la fois et que j’estime prioritaire pour la journée. Aujourd’hui par exemple, j’ai travaillé un peu sur ma thèse alors qu’ hier j’ai préparé les programmes de cours pour l’université. J’aspire à faire un travail de qualité. Je ne permets pas qu’un projet en attente empiète sur un projet en cours. Je hiérarchise mes projets en fonction de mon emploi du temps. Par exemple, ma priorité actuelle est que je vais faire classe demain mais je n’ai encore rien préparé. Dans moins de 24 heures, je vais tenir un séminaire que je n’ai pas encore préparé.

Il est donc évident qu’à l’instant où j’aurais raccroché le téléphone, ce projet sera ma priorité. Je l’ai à l’esprit, c’est programmé, je sais que j’ai ce projet à faire. J’ai déjà prévu le temps nécessaire et je gère bien la pression donc je suis, al hamdoulillah, confiant qu’en une ou deux  heures, je serai capable d‘avoir préparé un plan de cours pour demain. Ensuite, dans la soirée j’ai une seconde conférence à donner, j’aurai donc à la préparer. J’ai également un sermon à mettre au point pour vendredi mais j’ai toute l’après midi et la soirée pour ce projet.

En général, j’essais d’assigner un temps de travail pour chaque activité, et al hamdoulillah, l’agenda Google est un formidable bienfait d’Allah que nous devons exploiter au maximum. On peut y programmer plusieurs choses, utiliser différentes couleurs et différents modes de personnalisation. Je consulte mon agenda tous les jours, je peux le consulter également pour les jours à venir, les semaines à venir, et même les mois à venir. Tous les jours, je peux le consulter et avoir une idée de la tâche  qui m’attend, des projets dont je devrai m’occuper, l’ordre dans lequel ces projets devront être accomplis et al hamdoulillah, j’accomplis tout ce qui doit être fait, même si, je persiste, je devrais œuvrer plus, mais al hamdoulillah.

Barak Allahu fik, je souhaiterais juste revenir sur ce que vous avez dit à propos du projet du jour, j’aime ce concept. Comment choisissez-vous le projet du jour ? Prenez-vous la décision le jour précédent ou une semaine avant ?Si vous avez plus d’un projet à accomplir, comment vous  organisez-vous ?

En général, j’effectue le projet du jour tôt le matin juste après la récitation parce que c’est à ce moment-là que l’esprit est le plus vif. J’ai plusieurs projets par jour mais un seul projet sera prioritaire, ce sera donc celui là que j’accomplirai en premier le matin. Disons que de 7h00 à 9/10h00, ces 2 ou 3 heures seront consacrées au projet du jour, le reste de la journée sera dédié à d’autres projets.

Je décide en fonction de l’urgence de mon programme. Par exemple, si j’ai une importante conférence à donner mais que je n’ai rien préparé,  le projet du jour sera donc de préparer ce discours. Il y a toujours un projet à long terme comme mon mémoire. Chaque fois que je n’ai pas de projet urgent, je me consacre immédiatement à mon mémoire. Aujourd’hui, je n’avais rien d’urgent donc j’ai travaillé dessus.

Le mémoire est un projet à long terme. Si j’ai une urgence, par exemple si je dois préparer un sermon, au final je le ferai vendredi matin probablement. Ce sera un projet urgent qui me prendra 1 ou 2 heures. Je m’y attèlerai le vendredi matin et le sermon sera prêt à temps.

Comme je l’ai expliqué, le projet est choisi en fonction de mon programme. Puisque j’ai  un aperçu des semaines à venir de manière constante, je suis capable d’avoir une idée de ce qui est vraiment urgent, de ce qui est urgent mais pas immédiat, et de ce qui peut attendre, et ainsi de suite. Al hamdoulillah.

J’aimerais vous poser quelques questions à propos de l’utilisation de l’agenda Google. Pourriez-vous donner plus de détails pratiques sur la façon de l’utiliser ? Est-ce sur  votre ordinateur ou votre  téléphone ? Pourriez-vous donner des détails pratiques ?

L’agenda Google est un agenda en ligne, donc chaque fois que je suis connecté, une des fenêtres ouvertes est l’agenda Google. Je garde toujours plusieurs fenêtres ouvertes. Par exemple en ce moment il y a 7 fenêtres ouvertes simultanément dont l’agenda Google. Cette page est constamment ouverte et je sais toujours ce que l’agenda contient. En ce moment, il y a 8 emplois du temps.

En effet, on peut y inclure plusieurs emplois du temps. J’ai un emploi du temps pour ma vie personnelle, un autre pour AlMaghrib, un autre pour mes activité de da’wa, un pour mes enfants, un pour mes activités à l’université, un autre pour Yale, etc. J’ai donc plusieurs emplois du temps dans cet agenda et chacun est codé par une couleur différente. Il me suffit de regarder l’agenda du mois – et la fenêtre est toujours ouverte sur l’agenda du mois – pour avoir de suite un très bon aperçu des projets pour ma famille, des projets pour Yale, des projets universitaires, des projets de da’wa et des projets AlMaghrib, tout cela rien qu’en  regardant les couleurs parce qu’il y en a plusieurs sur l’écran.

Si j’ai  un rendez-vous aujourd’hui, je peux immédiatement voir le temps dont je dispose et savoir sur quoi il va porter grâce aux codes couleur. Aujourd’hui, par exemple, notre rendez-vous est planifié ici dans une couleur. Il est dit qu’à 14h00 j’ai tel rendez-vous. Tout est en ligne, donc al hamdoulillah, c’est très pratique.

L’agenda Google est vraiment un bienfait et  pour moi, c’est un outil formidable. Ce que je trouve particulièrement bien c’est que l’agenda est en ligne, connecté à mon iPhone et à tous les outils que j’utilise. Chaque fois que je suis en ligne ou sur mon ordinateur il est toujours à ma disposition. Ce n’est pas un agenda physique dont je dois me passer si je l’oublie. Si une personne veut prendre rendez-vous je me connecte immédiatement, même sur mon iPhone, et donne une réponse en fonction de  mon agenda, c’est donc vraiment utile et accessible.

Il semblerait que tous les projets dont vous parlez soient faits individuellement. Je me demande s’il vous est arrivé de travailler en équipe. Il est facile de gérer sa propre productivité et son propre emploi du temps mais lorsque vous travaillez en équipe, avez-vous une méthode pour faire avancer le travail ? Comment gérez-vous le travail en équipe afin de ne pas prendre de retard ?

De toute évidence lorsque l’on travaille en équipe – et il faut  travailler en équipe pour certains projets, par exemple, pour les projets AlMaghrib car certains cours sont préparés en groupe – plusieurs personnes interviennent. Par exemple : pour le management et la logistique,  tout le monde a une tâche particulière à accomplir, chacun sait exactement ce qu’il doit faire. Quand chacun à conscience de cela on se serre les coudes. Par exemple, si je suis en charge de l’aspect académique d’un programme, je sais que je dois fixer un délai à respecter, je dois coordonner mes actions avec les autres membres de l’équipe et je dois m’assurer que chacun finisse à temps. Je ne fais pas tout reposer sur mes épaules, je pense que c’est une grosse erreur, vous connaissez l’expression « se débarrasser d’un poids lourd » ? J’y adhère complètement. Vous avez un rôle spécifique,  n’allez pas au delà de ce qui vous a été assigné. L’une des erreurs que je commettais était de céder à la pression et de prendre en charge beaucoup plus que ce que je pouvais réellement gérer, « avoir les yeux plus gros que le ventre » comme on dit.

Beaucoup de personnes viennent me voir et me disent : « Cheikh, pouvez-vous faire ceci ? Cheikh, pouvez-vous faire cela ? » Et on ne sait pas comment dire non, donc on dit inchaAllah, je m’en occuperai. J’ai très vite appris que c’est vraiment, vraiment, vraiment mauvais et c’est pourquoi tout le monde sait que je ne m’engage jamais facilement, jamais.  C’est très difficile pour moi de m’engager à faire quoi que ce soit, je reçois au moins 10 ou 15 invitations tous les 2 ou 3 jours et je décline 99 % de ces demandes.  C’est facile pour moi de dire oui quand  les gens insistent mais sur le long terme, eux comme moi seront pénalisés.

Si vous ne pouvez pas vous occuper d’un projet, apprenez à dire non, N-O-N : c’est une des meilleures façons d’être productif. Vous ne pouvez pas résoudre tous les problèmes du  monde, vous ne pouvez pas donner des conférences partout dans le monde ; donc vous devez avoir des priorités. On apprend cela à nos dépens. Même si les gens se sentent blessés ou pensent qu’ils ne sont pas votre priorité, vous devez favoriser  d’autres projets.

JazakAllah khair, quelles autres difficultés avez-vous rencontrées pour être productif ? Qu’est-ce qui, à un moment donné, vous donne le sentiment qu’être constamment dans l’action, être constamment productif devient vraiment difficile ? Quelles difficultés  rencontrez-vous ?

Ce sentiment qu’il y a tant de choses à faire, que je suis qualifié pour prendre en charge beaucoup de projets mais que je ne peux pas m’occuper de tout m’oblige à hiérarchiser même lorsqu’il s’agit de projets qui me tiennent à cœur. Il y a beaucoup de projets difficiles ou pour lesquels je ne me sens pas le plus qualifié, mais si on veut vraiment s’en occuper ? Je dois hiérarchiser même ces projets ! Vous savez ma plus grande frustration est que nous avons un temps si limité mais beaucoup de choses à faire pour la religion, par amour pour Allah soubhanahou wa ta’ala. On ne vit qu’une fois  et on fait ce qu’on peut. On demande à Allah d’accepter nos actions et de ne pas tenir compte du reste.

Une de mes plus grandes  frustrations est ne pas avoir plus de temps, ne pas avoir plus de capacités et que nous soyons limités par ça ! Mais al hamdoulillah, nous sommes reconnaissants pour ce qu’Allah nous a donné et nous apprécions ses bienfaits et demandons qu’Il accepte nos maigres efforts et ne tienne pas compte de nos défauts.

Je perçois comme un sentiment d’urgence dans votre voix, comme si vous pensiez qu’il n’y a pas assez de temps et qu’il faut faire plus. Comment développez-vous ce sentiment d’urgence qui est un élément clé pour être productif ?

Comment développer ce sentiment d’urgence ? SoubhanAllah, je n’ai jamais réfléchi à cette question. C’est un sentiment qui est toujours présent, je veux dire : ne voulez-vous pas être bénéfique à la Oumma ? Ne voulez-vous pas être récompensé ? Ne souhaitez-vous pas être un musulman satisfait quand vous mourrez et serez ressuscité devant Allah et qu’Il vous demandera ce que vous avez fait de votre vie ? C’est une des 5 questions : qu’avez-vous fait de votre vie ? N’est ce pas l’objectif de chacun : être capable non seulement de  répondre mais répondre positivement à cette question ?

Ce sentiment d’urgence est évident, quand on regarde la situation dans laquelle la Oumma se trouve, quand on voit la possibilité de faire le bien, quand on regarde le nombre de choses qui peuvent être accomplies, on réalise le peu qu’on a accompli et on ressent l’envie de faire quelque chose.

Chaque jour quand je me lève je me dis : « OK ! J’ai ceci à faire, j’ai cela à faire… » Ce sentiment est toujours présent. Je sais qu’Allah en contrôle une partie mais nous en contrôlons une autre. En ce qui me concerne observer la situation de la Oumma suffit à me dire que je n’en fais pas assez, que je devrais en faire davantage. En ce qui me concerne, c’est un véritable facteur de motivation.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes musulmans qui passent leur temps assis devant la télé ou sur Facebook, ces jeunes qui perdent leur temps et qui n’ont pas ce sentiment d’urgence ? Ils pensent que la vie est cool, que tout va bien, ils sont bien ! Il leur manque cette urgence de faire quelque chose et d’être productif. Quels conseils leur donneriez-vous ?

Honnêtement, si jamais je perds mon temps à regarder des films ou à faire des choses qui ne sont pas productives, j’ai l’impression d’avoir tant perdu et je me sens tellement coupable  d’avoir été si inutile pendant ce laps de temps. Je m’interroge donc sur ces personnes, j’entends parler d’eux, je sais qu’il y en a et je m’interroge sur ces personnes qui passent toutes leurs journées et soirées à ne rien faire. Honnêtement, je me demande comment ils peuvent aller se coucher en étant satisfaits. Je veux dire : comment peuvent-ils vivre en paix ? Moi, je suis préoccupé, ça m’ennuie lorsque je perds ne serait-ce qu’une demi-heure. Je me sens tellement coupable de ce que j’ai fait,  je me dis : pourquoi ai-je fais cela ? Je me dis : j’aurais dû faire ceci ou cela, etc… Vous  savez, c’est une des raisons pour lesquelles par exemple – et je sais que ce sujet est très sujet à controverses –  je ne supporte pas de regarder le sport, quelle perte de temps ! Regarder des gens frapper dans un ballon pendant deux heures !

Qu’ais-je accompli pendant tout ce temps ? En quoi ai-je été bénéfique ? S’il s’agit de faire du sport, OK, je comprends, mais s’il s’agit de juste rester là à crier et hurler sur un écran télé pendant que des gens vont et viennent en tapant dans un ballon, honnêtement ça me dépasse. Je suis tellement frustré quand je me trouve dans une telle situation que je m’en vais faire autre chose. Je le répète, je ne comprends pas comment d’autres personnes peuvent encourager cela et croire que pendant ce temps elles ont été productives. Je serais incapable de défendre cela.

Peu importe la pression que je subis. En réalité, je me sens bien sous la pression. Je pense que même si je n’accomplis pas autant de choses que ce dont je suis capable,  je sens que je vis ma vie et j’ai au moins le sentiment de faire quelque chose ! Au moins quelque chose ! Ce que je fais, cet effort, me rend fier, c’est ce qui donne du sens à ma vie spirituelle. Ça me procure un sentiment de paix et de satisfaction. Ironiquement, je suis en paix sous pression parce que je sens que ma vie à un sens. Je n’arrive pas à comprendre comment les personnes qui ne visent pas haut peuvent se sentir vivants, je ne comprends pas, désolé. Je sais que je ne réponds pas à votre question…

Non, du tout, MachaAllah. Vous avez très bien répondu à la question. Vous êtes au cœur du sujet. J’aimerais vous demander comment vous différenciez un accro au travail d’une personne qui travaille dur et fait un travail bénéfique. Certaines personnes travaillent juste pour le plaisir de travailler.

À mon avis, le critère qui différencie vraiment un accro au travail d’une personne productive et vraiment utile, c’est sa famille. Si cette dernière est satisfaite et heureuse, si elle est capable de s’adapter au mode de vie de cette personne alors al hamdoulillah, cette personne est productive. Mais si sa famille, sa santé et sa vie en pâtissent, alors il est dans une situation extrême parce que peu importe ce que je fais pour la Oumma et pour les autres, personne n’est plus important que ma femme et mes enfants. Ils sont ma première responsabilité et d’un point de vue islamique, ce ne serait pas juste de les négliger au profit des autres. Il ne fait aucun doute que je souhaiterais passer plus de temps avec mes enfants, et mes enfants le souhaitent également, mais je ne pense pas les priver de leur père InchaAllah.

Je ne pense pas que ma famille souffre de ce que je fais, bien sûr, elle ne me voit pas autant qu’elle le voudrait mais al hamdoulillah, personnellement je pense que je fais un assez bon travail. Comme je l’ai dit, peut-être que je pourrais faire mieux. Néanmoins, je fais en sorte  que mes enfants passent du temps avec moi, je sais ce qu’ils font, nous avons une relation équilibrée. Je sais que certaines personnes sont comme ça, elles voient à peine leurs enfants parce qu’elles sont tellement prises par ce monde ou la religion, je pense que c’est aller à l’extrême, ce n’est pas islamique.

SoubhanAllah, qui est votre modèle en termes de productivité, un modèle contemporain ou dans l’histoire de la civilisation musulmane ?

Mon frère, le Prophète (que la paix soit sur lui) est mon ultime modèle pour tout ce que je fais. Après le Prophète (que la paix soit sur lui) il n’y a aucun doute que la personne que j’admire le plus dans notre histoire après les trois générations qui ont suivi le Prophète (que la paix soit sur lui) est Cheikh Ibn Taymiyya. Quand je vois ce qu’il a accompli, honnêtement, je me sens vraiment honteux – et je dis cela sans fausse modestie. Il écrivait beaucoup plus en une journée que ce que la majorité d’entre nous serait capable d’écrire en un mois ou en plusieurs années. En une semaine, il rédigeait plus de livres de ’ibada que nous en une année. J’ai vraiment honte de moi quand je vois ce qu’il a accompli, tout ce qu’il a accompli, quelque fut son âge. À 17 ans, il a écrit Fatawa, à 20 ans, il avait déjà écrit 15 ou 20 livres. Moi, j’ai la trentaine et j’ai à peine écrit 78 livres, c’est pathétique ! Une telle personne motive les gens comme moi à œuvrer, ces personnes-là sont de véritables exemples pour moi.

Et dans l’histoire contemporaine, est-ce qu’il y a une personne que vous prenez en exemple, que ce soit pour la méthode de gestion du temps, la productivité ou la capacité à trouver un équilibre ?

Allah, Soubhanahou  wa ta’ala, m’a accordé le privilège d’étudier avec Cheikh ibn Outhaymin (Rahimallah) pendant un moment, l’été, avant qu’il ne décède. Je suis très ému de pouvoir considérer le Cheikh comme le savant ayant eu la plus profonde influence psychologique sur moi. Je ne prétends pas être un des étudiants qui lui succède, astaghfiroullah, j’ai étudié un semestre avec lui. Je ne prétends pas avoir mémorisé tous ses écrits et avoir lu tous ses ouvrages mais son influence spirituelle est à couper le souffle ! Ce dont j’ai été témoin m’a vraiment marqué ! Il était rare de le voir sans ses étudiants autour de lui, que ce soit pendant une ‘ibada, ou pendant qu’il lisait, il était entouré de ses étudiants même sur le trajet pour aller de son domicile à la mosquée. Ils lui faisaient la lecture ou lui dictaient des choses.

À chaque fois que je le voyais, il était productif :  j’avais vraiment, vraiment honte de moi ! Un exemple vivant dont nous avons été directement témoins des actions. Malgré ses 70 ou 75 ans, il jeûnait les lundis et jeudis, même s’il n’en parlait pas à ses étudiants, on pouvait voir qu’il ne buvait rien jusqu’au Maghrib.

Concernant les ressources sur la productivité, quels outils, ou même ouvrages,  recommanderiez-vous pour motiver les gens à être productifs ?

Peut-être que je simplifie à l’excès mais je ne pense pas que les livres nous enseignent comment être productifs, personne ne m’a enseigné ce que je fais, c’est quelque chose que j’ai appris tout seul, c’est quelque chose que j’ai géré tout seul, mais peut-être que d’autres personnes ont besoin qu’on leur enseigne comment être productif.

Personnellement,  je n’ai jamais lu de livres traitant de productivité, je n’ai jamais lu de livres sur la gestion du temps et je ne sens pas la nécessité d’en lire. Peut-être que je rate quelque chose, peut-être qu’il y a cette fantastique ressource qui va révolutionner  ma façon de penser. Personnellement, je n’ai jamais ressenti le besoin de lire d’ouvrages. Je sais comment je pourrais être plus productif, parfois je  ne suis pas à la hauteur du niveau que je me suis fixé. Je suis désolé mais je ne pense pas pouvoir recommander un ouvrage ou quelque chose de ce genre.

Vous dites que vous avez appris sur le terrain, est-ce que vous passez en revue vos activités chaque jour et vous vous dites que vous auriez du faire les choses autrement ?  Est-ce votre méthode pour accumuler de l’expérience en matière de productivité ?

En général, si j’ai effectivement perdu mon temps, je ressens un immense sentiment de culpabilité donc le lendemain je suis encore plus déterminé à me rattraper et à faire mieux, c’est ainsi que j’évalue comment atteindre mon objectif. Par exemple, aujourd’hui, al hamdoulillah, je suis dans les temps pour les objectifs que je me suis fixés. Après la fin de notre conversation, c’est-à-dire dans exactement 27 minutes, j’ai encore deux ou trois projets à accomplir avant de rentrer.

Le fait de garder un œil sur ce que vous avez à faire et de fixer des objectifs et un programme, c’est aussi un autre moyen d’être productif. Par exemple, vous êtes prévu dans le créneau horaire de 14-15h00, je sais également ce que j’ai à faire entre 15h-16h30, en d’autres termes toute la journée est planifiée. Et pour l’instant, je suis dans les temps. Si pendant une heure, j’ai perdu du temps, par exemple, j’ai lu beaucoup plus d’e-mails que prévu ou passé trop de temps à lire un blog, ce sera donc aux dépens d’un projet sur lequel j’aurais dû travailler.

Comme je l’ai dit, dans la soirée, je me sentirai coupable, et me demanderai pourquoi je n’ai pas fais ceci ou cela. Je me rattraperai le lendemain. Je pense que l’un des gros problèmes que nous avons est que nous perdons trop de temps sur internet, ou pour certains devant la télé. Je n’ai pas de télé mais ceux qui ont la télévision, c’est vraiment un énorme gaspillage de temps. Nous devons fixer une limite sur le temps passé à lire les infos ou un blog, on n’a pas besoin de tout savoir, et puis au bout d’un moment trop d’informations, ce n’est pas bon. Nous devons comprendre et trouver un équilibre sain entre la quantité d’infos que nous avons besoin de connaître et la quantité qu’il est utile de savoir.

JazakAllah khair, j’ai encore deux dernières questions à vous poser. La première question est celle que nous posons à tous nos interviewés : quel est votre définition du Musulman Productif ?

Je ne pense pas qu’il n’y ait qu’une seule définition. Les gens sont très différents. La productivité, les capacités et le potentiel sont différents d’une personne à une autre. La productivité d’un musulman moyen, qui n’est pas un érudit – qu’il soit médecin, ingénieur, avocat, mécanicien, peu importe sa profession – son degré de productivité ne sera pas la même que celui d’un érudit. Donc, si ce musulman gagne un bon salaire, prie 5 fois par jour, récite un peu le Coran, mène une vie de famille saine, assiste à quelques Halaquas (rassemblement religieux), je pense qu’il est très productif si on prend en compte son statut et qu’il contribue à la Oumma. Quelqu’un comme moi par exemple, c’est une autre affaire. En conclusion, je ne pense pas qu’il y ait une définition spécifique du musulman productif. Globalement, je dirais que c’est une personne dont les actions accomplies lui permettront, le Jour du Jugement Dernier, de répondre positivement à Allah Azzawajal lorsqu’Il lui demandera ce qu’il a fait de sa vie.

JazakAllah khair. Enfin, auriez-vous un dernier conseil pour les membres de ProductiveMuslim (et de MusulmanProductif), qui ont en majorité entre 18 et 25 ans et vivent au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada (et maintenant en France, au Maroc, en Belgique, etc…). Auriez-vous un dernier conseil à leur donner sur la manière d’être productif ?

Fixez des objectifs raisonnables. L’une des grandes faiblesses de la Oumma est son incapacité à fixer des objectifs raisonnables. Le jeune musulman moyen veut soit résoudre le conflit israélo-palestinien, soit mémoriser le Coran en deux semaines, ou alors devenir Cheikh du jour au lendemain. Ce sont des objectifs irréalistes et naïfs. Si vous vous fixez des objectifs illusoires et que vous êtes par la suite incapable de les réaliser, c’est vraiment, vraiment démoralisant et déprimant. Si vous vous fixez des objectifs réalistes et que vous les réalisez, al hamdoulillah, vous vous affirmerez et vous avancerez.

La frontière est très mince entre fixer des objectifs réalistes, surréalistes ou trop bas. Si vous vous fixez des objectifs trop bas, c’est tout aussi ridicule, parce que vous n’êtes pas productif. Si votre objectif est, par exemple de lire un djouz’ du Coran en un mois, wallahi, c’est une honte ! Mais s’il s’agit de mémoriser un djouz’ en un mois, alors c’est positif. Il se peut que ce soit trop pour certaines personnes, il se peut que mémoriser cinq pages soit un réel défi pour certaines personnes alors que pour d’autres ce serait trop facile. Le fait est que vous devez analyser votre situation, être raisonnable et vous demandez ce que vous pouvez raisonnablement espérer accomplir en une semaine, en un mois ou en un an. Fixez des objectifs pour vos études, pour votre vie spirituelle, pour votre vie sociale et ensuite inchaAllah battez-vous pour les accomplir ! Fixez des objectifs raisonnables et si vous les accomplissez vous serez plus motivé pour vous en fixer d’autres. Si vous fixez des objectifs trop ambitieux ou pas assez, votre productivité en pâtira.

Un dernier conseil : rappelez vous que toute productivité et tout bien provient d’Allah Soubhanahou wa ta’ala. Demandez donc à Allah de déverser Sa Baraka sur le temps dont vous disposez, c’est une invocation essentielle que de demander à Allah de verser Sa baraka sur votre temps, votre argent, vos efforts. « Allahouma barik li fi jami’in ma razaqtani » (Ô Allah couvre de Ta baraka tout ce que tu m’as donné).

Baraka signifie littéralement productivité, rajouter un bienfait, un élan supplémentaire dans tout ce que vous entreprenez. Demandez donc à Allah de vous couvrir de Baraka. C’est une invocation tiré du Coran « Allahouma j’alni  moubarak ayna ma kount ».

« Moubarak » se réfère à une personne productive et efficace, où qu’elle soit. C’est l’une des invocations que Zacharia, Yahyia et Issa avaient l’habitude de réciter. Nous devrions donc en faire de même. C’est une des invocations que je fais également. Récitez  cette invocation pour que quelque soit l’endroit où vous êtes, vous soyez  bénéfique,  productif et fassiez de votre mieux. Si vous adoptez cette attitude et développez cette relation avec Allah, ce sera un premier pas vers une vie productive inchaAllah.

Cheikh Yasir Qadhi jazakAllah khair pour ces merveilleux conseils et cette formidable interview. Qu’Allah, soubhanahou wa ta’ala, vous récompense et maintienne votre productivité au sein de la Oumma, vous apporte l’équilibre dans votre vie ainsi que le succès dans cette vie et dans l’autre inchaAllah. Jazakouma Allah khair, salam’alaikoum wa rahmatoullah wa barakatouh.

JazakoumAllahou khairan,  Wa’alaikoum salam wa rahmatoullah wa barakatouh.

2 Responses to Interview d’un Musulman Productif : Cheikh Yasir Qadhi

  1. Phoenix dit :

    EXCELLENT!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! MachaAllah, un modèle à suivre et auquel on peut s’inspirer inchaAllah

  2. Islam ben Marianne dit :

    Je penserai à vous suivre.Qu’Allah nous facilite la voie que vous avez eu à emprunter.Amine

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